AU PAYS DES OLIVIERS : UNE JOURNÉE EN NOIR & BLANC

14 - 01 - 2014 | Chon Crick

« Tu viens de quel pays ? », nous demande ce chauffeur de taxi tunisien avec un fort accent avant d’enchaîner le nom des pays. « Cameroun ? Côte d’Ivoire ? Mali ? Sénégal », poursuit-il en tournant sa tête vers nous.
LA BOUSSOLE DROGBA
 Ce n’est pas la première fois que nous avons droit à ce type de questions, au « pays des oliviers » où la curiosité est un art auquel beaucoup s’adonnent. Nous faisons durer le plaisir quelques secondes avant de  finir par lâcher : « Côte d’Ivoire ! », d’un air faussement détaché. Et là comme, un réflexe provoqué par un stimulus, sa réponse ne se fait pas attendre : « Drogba ! ». Le nom du capitaine de la sélection ivoirienne sert ainsi souvent d’indice quand il faut indiquer avec exactitude ses origines. Ravi de sa réponse, il sourit puis poursuit : « Côte d’Ivoire, bonne équipe de football mais ils ne gagnent rien ». Nous partageons le même avis que lui et nous ajoutons même : « Oui, c’est vrai. Ils ne mouillent pas assez le maillot ». S’ensuit alors une discussion sur le football - le sport roi - qui ne dure que quelques minutes. Puis, le monsieur nous demande : « Pas trop froid ? ». Sans doute que le vent qui est omniprésent ce matin pluvieux lui a soufflé cette question. « Non », répondons-nous. Et là, cet homme d’une quarantaine d’années affirme la chose suivante : « Le temps, il est pas bon pour vous, les africains ». Africains, le mot est lâché.
LES AFRICAINS DE TUNIS
 Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois que nous entendons ce mot, mais c’est toujours le même sentiment étrange qui nous habite. Mélange doux-amer entre incompréhension et résignation. Comme si nous n’étions pas les fils et filles du même « berceau de l’humanité ». Cette expression n’est ni l’apanage de personnes issues de classe moyenne, ni celui de personnes qui ne se seraient pas assis sur les bancs de l’école. Bien au contraire ! Tel un couteau à double tranchant, elle traverse les couches (sociales), tranche dans le vif du sujet. Jeunes ou vieux, hommes ou femmes, nombreux sont ceux qui l’emploient. Etonnés, nous avons posé la question à un tunisien pour lui demander pourquoi « africain » était généralement utilisé pour désigner les ressortissants d’Afrique sub-saharienne, qui arpentent les couloirs des écoles tunisiennes. « Peut-être parce qu’ils ne peuvent pas utiliser le mot noir », a-t-il avancé en guise d’explication. Peu convaincus par sa tentative d’éclaircissement et guidés par une saine curiosité, nous avons poursuivi. Et nous ne sommes pas les seuls à nous poser cette question.
En effet, nous avons rencontré plusieurs personnes frappées par l’utilisation fréquente de ce terme. Question unique pour des réponses à choix multiples. La plupart des réponses issues de discussions à bâtons rompus laissent apparaître la même chose : elles n’y font plus attention. Lassées par cet abus de langage. Nous-mêmes, nous éprouvons cette fatigue sans nom. La première fois qu’on nous a appelés ainsi nous étions tellement choqués que nous n’avons rien dit. Tellement stupéfaits que les mots sont restés à quai. Et depuis, au milieu des regards (trop) insistants et des remarques désobligeantes, nous naviguons. Ce n’est pas le seul élément qui nous revient au moment où nous évoquons la question du racisme ici… Depuis la révolution du 14 janvier 2011, le « pays des mille et un cafés » est en pleine effervescence. La parole se fait plus libre, le verbe plus franc aussi. Une jeune femme qui vit ici depuis une demi-dizaine d’années nous a d’ailleurs confié la chose suivante : « Avant, nous étions mieux protégés. En cas de palabre avec un tunisien, on prenait systématiquement notre défense. Aujourd’hui, tu ne peux même pas t’amuser à faire ça ». 

Nous la regardons s’exprimer avec conviction, mais nos yeux trahissent un certain scepticisme. Nous essayons de ne rien prendre pour argent comptant. Alors, elle lâche, dans un faux rire : « Essaye tu vas voir ! ». Nous sourions pour lui faire comprendre que la case « expérience malheureuse» restera vide. 
ET POURTANT, LA PRESSE EN PARLE
En outre, depuis que la presse croque à pleines dents la liberté d’expression – autrefois fruit défendu, il n’est pas rare de voir un papier consacré à cette question. Ainsi ces derniers mois, le journal francophone La Presse a évoqué le sujet à deux reprises déjà. La première fois dans La Honte (juin 2013) et la seconde fois dans un article intitulé Malaise et insatisfaction (octobre 2013). Sans oublier les articles Le racisme envers les noirs en Tunisie, une réalité occultée et Le racisme contre les noirs : « une honte » pour la Tunisie parus l’été dernier respectivement sur Huffpost Maghreb et SlateAfrique. Contrôles inopinés, insécurité, frais de scolarité deux fois plus élevés que pour les Tunisiens, titres de séjour délivrés en retard, pénalités dues à ces retards, la liste des problèmes qui touchent les milliers d’étudiants étrangers (8.000 à peu près dont 5.000 dans le Grand-Tunis) est longue. Trop longue. Et derrière ces quelques lignes, c’est un malaise, une réalité que beaucoup d’habitants de ce pays connu entre autres pour le tourisme semblent découvrir. Et même quand on leur explique preuves à l’appui que ce problème existe, beaucoup bottent en touche. 

Comme le cas de cet étudiant tunisien qui nous a assuré en haussant le ton que : « Le racisme en Tunisie n’existe pas ! Ce sont des bêtises ! ». Peut-être que l’image qu’ils voient les gênent. Elles les gênent tellement qu’ils préfèrent nier la vérité : celle d’un pays où les (étudiants) étrangers ne sont toujours traités comme des invités. C’est assez « drôle » d’ailleurs parce qu’en Afrique sub-saharienne, les étrangers - notamment les occidentaux -qui viennent pour séjourner dans un pays autre que le leur - que ce soit pour une courte ou une longue durée - sont traités avec tellement de courtoisie qu’ils ne sentent plus comme des…étrangers.  Ici, c’est visiblement l’inverse. Ces clichés qui ont pourtant autant d’éclats qu’une photographie en noir et blanc ont la peau dure, ici. Mais le cas tunisien n’est pas absolument pas un cas isolé. L’heure est à la montée du racisme au « pays des droits de l’homme ». Nous avons encore en mémoire le traitement réservé à cette femme politique française, il y a quelques mois, à cause de la couleur de sa peau. « Le temps, il est pas bon pour vous les africains, non ? », répète notre conducteur avec cet espèce de sourire gênant. Nous ne répondons pas. Nous préférons nous murer dans un silence pour lui indiquer notre désapprobation. Puis, arrivés à bon port, nous descendons. Il démarre aussitôt et s’engouffre dans une de ces rues où les voitures klaxonnent à tue-tête, tandis que les piétons essaient de ne pas se faire renverser par des chauffeurs trop impatients. Nous avions déjà détourné nos yeux de son visage. C’est mieux ainsi car selon un proverbe arabe : «  Si tu veux que quelqu’un n’existe plus, cesse de le regarder ». Nous, nous aimerions qu’on cesse de nous regarder avec étonnement et dédain afin que nous…existions. Mais, ça ce n’est pas pour demain. Mais comme on dit « au pays de Drogba » : « Quelque soit la longueur de la nuit, le jour va se lever ». Alors, en attendant que les sombres préjugés disparaissent, nous continuerons à vivre dans ce pays où tout n’est pas noir ou blanc.      



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