«LES ENFANTS D’HOUPHOUËT» OU QUAND LES ZIGUEHI RACONTENT LEUR HISTOIRE

20 - 12 - 2016 | Chon Crick

Il est à peu près 18h30 quand les premiers spectateurs arrivent à l’Institut Français pour regarder en avant-première, ce vendredi soir, « Les Enfants d’Houphouët ». Film-documentaire réalisé par Sanhin Polo qui montre comment les ziguehi, ces gros bras qui mettaient « les poings sur les i », ont influencé la culture urbaine ivoirienne.

LE GARBA DONNE LE THON
Muscles saillants maladroitement cachés par des vêtements amples, la plupart d’entre eux sont facilement reconnaissables malgré ces enseignes lumineuses qui éclairent mal l’Avenue Franchey d’Esperey du Plateau.
« Loubarts », maîtrisant de celui de la musculation, curieux par nature ou par déformation professionnelle, tous s’asseyent sur ces quelques marches pour assister à la première partie de l’événement. Pendant que les vendeurs de garba, mariage à trois entre attiéké-condiments-et-thon, attendent leurs clients, l’un des ziguehi prend la parole : Julien Goualo.
Trois tresses rouges dressées vers le haut, micro en main, le sémillant artiste évoque notamment « le grigali territorial », le dur labeur en VF, qu’il a fallu accomplir pour que le film – et ces dix années de tournage - soit diffusé ici. « C’est l’esprit de la rue que vous allez voir (ndlr) ! », annonce-t-il. Le thon est donné.
   
«NE PAS MARCHER DANS LE NÉANT !»
L’une des règles de la rue – toujours selon lui : « Ne pas marcher dans le néant ! ».
Tête relevée, torse bombé, le gros bras Taï Taï marche, en faisant tomber gouttes de sueur et de grâce à chaque pas.
Quand quelques vieux morceaux se succèdent, il multiplie les blocages[1] puis reprend sa danse. Ravis, certains spectateurs battent la mesure avec les mains, tandis que d’autres exhument de vieux pas de danse.
Kéké Kassiry, qui joue à fond la carte rétro avec un costume en lin bleu délavé et des chaussures noires et blanches jazz, clôt cette séquence nostalgique.
La foule rassasiée, par le garba et les réminiscences du passé, entre dans la salle pour voir le film-documentaire qui dure 1h15.
La minute de silence pour honorer la mémoire de la directrice de l’Institut de Goethe Enrike Grohs, qui a soutenu « le projet dès le début » avant d’être emportée par l’attentat de Grand-Bassam, charge la salle en émotion.
  
LES ENFANTS D’HOUPHOUËT
C’est une autre, émotion, qui se lit ailleurs. Sur le visage de Gnagra « Le Bûcheron de l’Ouest » Nazer, barré par de petites lunettes de soleil noires et ce port de tête altier. Ou encore à travers la voix ferme et bien articulée de « L’Empereur Darus ». 
Ces deux pionniers évoquent la naissance des ziguehi – et du nouchi - dans les années 70 à Treichville. 
Á l’époque, ce quartier d’Abidjan-Sud « était le seul coin où il y avait la fête (ndlr). C’est la nuit seulement qu’on reconnaissait Treichville ! ». 

C’est dans ces rues que de jeunes gens musculeux, issus de bandes rivales, s’affrontaient à coups de poings, de pandés[2], de machettes.
Black Power, Farem, Mafia, Mapleiss, le choix de leur nom reflète leur amour inconditionnel pour le cinéma américain ou les arts martiaux. Idem pour les surnoms.
« Ambulance » - parce ses coups de tête envoyaient directement à l’hôpital, « Blokus », feu « Charly Watta », nombreux sont les « vieux pères » - durs à cuire – qui défilent à l’écran, le crâne chauve ou les traits vieillis. Mais rares sont ceux dont la simple mention a fait réagir le public, de cette salle remplie à moitié, comme ce fut le cas avec : John Pololo.
C’est à Sahéri Lazare, son vrai nom, qu’on doit notamment le « gnamagnama ». Première danse urbaine ivoirienne qu’il a inventée dans les années 80 après un séjour en prison. Cette danse raconte l’histoire d’une panthère qui cachée dans un arbre attend patiemment avant de sauter sur une biche et de s’en aller, fièrement.

Créateur d’une danse qui inspirera plus tard le logobi, taekwondoka, multi-récidiviste et bandit populaire, il meurt au moment de « la traque des ziguehi » au début des années 2000.
Sa disparition marque le début de la fin pour ceux qu’Houphouët-Boigny préférait appeler « ses enfants », plutôt que loubards. Ceux qu’il fit venir au Palais Présidentiel, quand le multipartisme a été introduit en Côte d’Ivoire en 1990.
Ceux qu’il choisit pour être des « volontaires de sécurité », qui auraient du « suivre une formation en Israël ». Ceux à qui, tard dans la nuit, il racontait les « futurs projets du pays ».
Si aujourd’hui beaucoup d’entre eux ne sont plus, certains sont éparpillés un peu partout dans le monde. Pères de familles maîtres d’arts martiaux, opérateurs économiques, les «Enfants d’Houphouët» ont grandi.
« Je voulais lui rendre hommage » révèle Sanhin Polo, les yeux encore mouillés après la projection. « Je ne voulais pas que ça fasse lèche-bottes donc j’ai attendu le bon moment (ndlr) », poursuit l’ancien ziguehi devenu réalisateur autodidacte.
Dans ce tee-shirt noir à l’effigie du film, il reconnaît « ne pas avoir été un enfant de chœur » et promet « que le film va tourner pour les œuvres sociales, au sein des universités ».


« Tant que les lions n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur », disait Chinua Achebe.

« Tant que les gros bras n’auront pas leur propre histoire, l’histoire de la rue les horrifiera toujours ».
         
[1] Interruption volontaire et chorégraphiée, pendant une danse.
[2] Coup de pied retourné.



Facebook Twitter Google Plus

MOONLIGHT, TOLÉRANCE HÉROS

29 - 03 - 2017 | Chon Crick

Les super-héros qu’on découvre puis apprécie [......]


Lire la suite ...

RÉTRO : LUKE, LION EN CAGE

23 - 12 - 2016 | Chon Crick

[Article certifié sans spoil ou presque !]

DU BALAI !

C’est

[......]


Lire la suite ...

MHD: ON A FAIT LE MOUV

30 - 07 - 2016 | Chon Crick

« Ma chérie pourquoi tu l’as laissée [......]


Lire la suite ...

TRIPLE 9: ENTRE HEAT ET TAKERS

14 - 07 - 2016 | Chon Crick

[Article certifié sans spoil ou presque !]

ATLANTA, CAPITALE

[......]


Lire la suite ...