ILS SONT PARTIS, ILS ONT VU, ILS SONT REVENUS : LES 225 TRAVAUX DE LOÏC

19 - 04 - 2016 | Chon Crick

Le parfum capiteux du week-end flotte dans la très chargée Rue des Jardins au milieu des gaz d’échappement. Une fois qu’ils l’ont humé, certains culpabilisent de se laisser-aller et d’autres attendent un précieux laisser-passer, sur leur pare-brise, pour aller plus vite que les autres. Cette course contre la montre, perdue d’avance, il y en a un qui n’y participe pas : Loïc. Lui qui, après un long tour de France, rentra sans maillot jaune mais avec bras et idées pour pousser à la roue.
 
JEUNE HOMME CHERCHE EXPÉRIENCE
Cheveux très courts qui recouvrent à peine le crâne, larges épaules carrées, chemise multicolore manches longues, sac à dos et baskets d’un gris pâle, l’auditeur interne a rangé ses costumes au placard. Mais dans ce café où work-addict et brunch lovers se calfeutrent, ce trentenaire loquace a ramené avec lui son haut débit qui sauverait de nombreux internautes Ivoiriens frustrés.  
« J’ai reçu une éducation à l’antillaise, stricte », avec un regard amusé et un sourire à peine masqué pour tracer sans esquisse, les premières lignes courbes d’un parcours mouvementé.
Comme Françoise qui est partie, a vu et est revenue, ce grand gaillard extraverti est lui aussi passé par le Collège International Jean Mermoz. C’est dans ces salles de classe, faites de bois et règles, qu’il obtient son baccalauréat à dix-sept ans.
Á cet âge où les dernières gouttes d’indolence tombent des corps adolescents en construction, le pubère « veut partir pour pouvoir pleinement vivre des expériences ». Mais son jeune âge inquiète ses parents qui « voulaient que je rejoigne quelqu’un de confiance ». Á condition « d’aller dans la même ville que ma grande sœur », le franco-ivoirien obtient finalement le droit de choisir son Caen. Le voici donc dans cette ville normande.
Nombreux sont ceux qui au moment de poursuivre leurs études sur place ou à l’étranger n’ont ni vision à long terme, ni « projet professionnel ». Le tout frais bachelier n’échappe pas à cette règle.
« On m’a toujours dit qu’il fallait avoir des diplômes », d’un air résigné en avalant son brunch. Les trois années qu’il a passées là-bas, à flâner et faire du basket, lui ont permis de décrocher son DEUG. Mais aussi, faire des rencontres, goûter aux joies de la vie étudiante et de « l’intolérance administrative » - due à sa couleur de peau avant de rejoindre Bordeaux.
Là-bas, le flâneur se remet en question – après avoir  échoué en 3ème année et, produit des efforts nouveaux.
Ce changement de stratégie qu’il a opéré au milieu des années 2000 s’avère bénéfique : il obtient sa Licence, en Économie-Gestion.

« QU’EST-CE QUE JE FOUS ICI ? »
Même si la « gifle personnelle » que ce néo-licencié a reçue lui a fait du bien, ses yeux sont encore à moitié clos. N’y voyant rien, celui qui « avait une sainte horreur des études » s’adresse à plusieurs proches qui lui conseilleront finalement la banque. 

Ils n’auraient pas pu mieux choisir pour ce pragmatique qui reconnaît « qu’on a besoin de biff pour atteindre nos objectifs, aussi louables soient-ils ».
Son tempérament créatif et surtout l’urgence de travailler lui donnent des ailes, sans aucune goutte de Redbull. 
Association, cours en alternance, travaux de groupe, ce « passionné de géopolitique et d’économie »ne ménage pas sa peine et finit par obtenir un Master en Ingénierie Financière, à la fin des années 2000.
S’ensuivent des petits boulots parisiens puis londoniens dans un magasin de sportswear ou une chambre froide pour « joindre les deux bouts, face aux issues défavorables de nombreux entretiens passés ».
« Je passais mon temps à chercher du taf dans mon domaine alors que c’était la crise financière et que le marché de l’emploi était morose », se remémorant cette époque de djossi [1].
Puis, vient le jour où après un nouvel entretien infructueux il s’exclame : « Qu’est-ce que je fous ici ? ». Début 2012, Loïc rentre à Abidjan.  

UN COMBAT DE TOUS LES INSTANTS
Bientôt l’heure du déjeuner et, des hordes de gourmands nonchalants défileront, tour à tour, dans ces quelques mètres carrés pour vider leurs auges remplies. Les siennes se vident à mesure que ses mains, qui s’agitent, y plantent des coups de fourchette. Aucun signe mécontentement de sa part. 

Contrairement à celui que ses parents ont affiché quand ils ont appris son retour.
« Mes parents n’étaient pas d’accord », reconnaît sans ambages le « repat[2] ». La recherche intense que l’ancien bordelais a menée, à son arrivée, a finalement fait disparaître ce chômage qui grisonne les tempes de pères et mères inquiets, emprisonne leur progéniture dans une dangereuse apathie. Cette torpeur ne semble pas pouvoir l’atteindre.
« Y a beaucoup de choses à faire ici, beaucoup de choses qui se passent », égrenant avec engouement les évènements/lieux en vogue.
Membre du 3431 – un collectif d’artistes éclectiques, le rappeur rejette le « modèle européen et le caractère jetable des relations là-bas (ndlr) ».
Á ceux qui veulent rentrer, ce touche-à-tout (bandes dessinées, caricatures, poésie, etc.) prévient : « On n’a pas les mêmes cartes en main ! » avant de poursuivre : « C’est un combat de tous les instants. Faut se bouger ! ».

Le parfum capiteux du week-end flotte encore dans la très chargée Rue des Magasins au milieu des quatre roues cracheurs de fumée. Á quelques mètres du café, un supermarché où des clients, liste de courses en main ou en tête, vont et viennent. Loïc, à qui « ça a fait du bien de rentrer », lui, est déjà reparti avec son sac à dos, rempli de ses 225 travaux.

[1] Petits boulots
[2] Celui qui est rentré



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