ILS SONT PARTIS, ILS ONT VU, ILS SONT REVENUS : FRANCOISE, DE PARIS À BABI

05 - 04 - 2016 | Chon Crick

Sur la route abîmée qui nous mène à ce rendez-vous professionnel, il n’y a que le ciel, avec ses nuages cotonneux entourant un soleil rougeoyant, qui est dégagé. L’imminence de la fête des petits enfants a jeté dans les rues abidjanaises ces nombreux retardataires attentionnés, qui à la recherche d’un cadeau de dernière minute, font l’Harmattan et la poussière avant leurs courses sur des marchés de Noël.
C’est sur l’un d’eux que nous la retrouvons, Françoise qui a longtemps vécu « derrière l’eau », à l’étranger, avant de rentrer à Abidjan.

LE GABON, PREMIÈRE TERRE D'ACCUEIL 
La rumeur de la nuit noire qui tombe court autour de cet espace traiteur des Deux-Plateaux, et ces murs blancs qui semblent avoir été repeints.
La timide poignée de main que la jeune femme fatiguée - par la vente qu'elle a organisée - nous a tendue contraste avec ses premiers propos limpides. « Je suis d’abord partie au Gabon, en 2002. J’y ai vécu six mois. Mon père, qui était à la BAD, voulait que la famille soit relocalisée avant un nouveau départ », énonce d’une voix calme et posée la trentenaire de grande taille.
Passée par les vieux bancs recouverts de souvenirs et chewing-gum du Collège International Jean Mermoz, l’adolescente rejoint alors une autre école française privée : le Lycée Blaise Pascal de Libreville. C’est une famille ivoirienne qui l’accueille, là-bas.
De ces repas qu’ils partageaient ensemble, la lycéenne se rappelle notamment de ces invités pour qui « ceux venus avec l’aval de la BAD étaient là pour voler le travail des gabonais ». Ces accusations, la jeune fille ne les a pas oubliées. Ni les conditions dans lesquelles elle a quitté sa terre d’accueil. « La procédure de renouvellement de mon visa n’ayant pas abouti, j’ai quitté le Gabon clandestinement par avion », raconte-t-elle sereinement.    
MÉTRO – BOULOT – DODO
Direction le Bengue, Nice plus précisément. « J’allais régulièrement en vacances en France alors, je n’étais pas dépaysée quand je suis arrivée », explique Françoise. La benguiste vaccinée contre le dépaysement y reste quelques années, le temps d’obtenir au sein d’une École de commerce un diplôme en Marketing et Communication. Elle en obtiendra un autre, en Contrôle de gestion cette fois-ci, dans la Ville Lumière.
Les nombreuses difficultés qui gangrènent le parcours d’un étudiant étranger à Paris, la demoiselle aux cheveux naturels n’en a connu que certains. « Mon école m’a beaucoup aidé, pour le stage notamment » admet-elle.

Les exposants sur le départ, avec leurs cartons sous les bras, les traiteurs vêtus de blanc et noir, tentant de faire le point avec elle ou lui disant simplement «au revoir», tout ce petit monde qui s’affaire autour de l’organisatrice n’est pas sans rappeler ces hommes et femmes affairés qu’elle a croisés le temps d’un voyage souterrain. Ces 100 noms qu’elle a aperçus, des années durant, dans le métro jusqu’au jour où elle «a eu marre du métro-boulot-dodo». C’est en partie pour échapper à cette suffocante vie chronométrée, au morcellement obligatoire du temps, que la jeune dame est rentrée.

ABIDJAN EST VRAIMENT LE PLUS DOUX AU MONDE !
Le bruit assourdissant des baffles qui crachaient des tubes en l’air a cessé. Sa voix, plus relâchée, fait ressortir son accent ivoirien –absent, jusque là – quand elle s’exclame : « C’est vrai ! ».
Pour celle qui est rentrée – il y a trois ans maintenant, Abidjan est le plus doux au monde ! Cette inébranlable certitude se lit sur son visage souriant et ses pommettes hautes. Et, l’ancienne benguiste ajoute: « Les aliments (ici : le poisson) sont moins chers, comparés à la France ».
Si au Gabon on lui « faisait sentir qu’elle n’était pas la bienvenue », ce fut le contraire ici. Les poncifs qu’on entend souvent sur ces jeunes diplômés rejetés ne s’appliquent pas à elle.

Lorsqu’elle débarque dans cette entreprise de téléphonie mobile, à l’été 2012, après une heureuse rencontre fortuite, elle a droit à un
« Bonne arrivée » ou  encore « Sois la bienvenue » de la part de chacune des 80 personnes qui constituaient l’effectif à l’époque. Cet akwaba l’a marqué.

Dans cette boîte « où on travaille dur », les lourds horaires contraignants l’ont d’abord éprouvé. Entre deux personnes qui l’interpellent, la trentenaire raconte : « Je commençais à six heures pour finir à six heures en période de clôture de fin de mois » avant d’ajouter un brin nostalgique : « En France quand tu travailles tard, jusqu’à 21 heures, le patron te raccompagne. Y a pas cette mentalité, ici ». 

« La France » comme on la surnomme parfois n’en fait pas pour autant une maladie.
Ce pays-là, la jeune cadre dynamique, qui s’est récemment lancée dans l’organisation d’expositions, n’est la seule à l’avoir quitté. Elle fait en effet partie de « cette génération pressée qui n’attend pas d’avoir eu une solide carrière pour rentrer ». « Cette génération de 80-87 » comme elle l’appelle.
Parmi celle-ci, Françoise compte beaucoup d’amies : « On est quasiment toutes rentrées. On s’organise, fait des repas ensemble. On marche aussi ensemble pour éliminer les kilos pris en trop avec le retour à Abidjan (en souriant). Ici, on mange mieux et on bouge peu» avant de conclure : « On revit notre amitié ! ».
Plus que jamais abidjanaise, l’ex-parisienne n’en reste pas moins attachée à son ancienne ville. Sur les récents événement tragiques[1], elle se fend d’un sobre commentaire : « J’ai été touchée par les attentats (de Paris, ndlr). J’ai appelée ceux que je connaissais ».
Plutôt que d’encourager ou de dissuader les candidats au retour, elle leur suggère: « Viens, tâte le terrain, dépose des CV. Chacun a sa bonne étoile ».

Sur la route abîmée, les dix doigts de la main ne suffisent ni pour compter ces étoiles par milliers, ni ces personnes qui rentrent chez elles. Comme ceux qui sont partis, qui ont vu et qui sont revenus.

[1] L’interview a été réalisée le 19 Décembre 2015



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